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CHINE. Au Xinjiang, contraints de vivre dans la terreur et la misère PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Dimanche, 30 Mars 2014 23:33

Notre envoyée spéciale a pu pénétrer dans le pays Ouïghour, une des régions les plus fermées de la Chine. Reportage.

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C'est un choc si traumatisant que la presse l'a qualifié de "11-Septembre chinois". Il y a un mois un groupe d'assaillants, des séparatistes ouïgours selon Pékin, des musulmans turcophones échappés de leur lointaine province du Xinjiang, infligeaient à la Chine sa première "expérience" terroriste en sabrant au hasard des voyageurs dans la gare de Kunming. Bilan : 34 morts et 130 blessés.

 

 

En octobre dernier déjà, la place Tiananmen, cœur politique du pays, avait été visée par un attentat kamikaze attribué aux "séparatistes ouïgours". Une Jeep en feu avait foncé dans la foule massée sous le portrait de Mao, tuant trois touristes.

Pour n'importe quel Chinois, "Ouïgour" est devenu synonyme d'"assassin" et le Xinjiang, un repaire de bandits sanguinaires. Quand le Boeing d'Air Malaysia s'est volatilisé avec ses 153 passagers chinois, l'opinion publique n'a pas hésité une seconde à incriminer les "terroristes ouïgours".

Rébellion larvée et écrasante occupation militaro-policière.

Mais si l'on veut savoir à quoi ressemble vraiment la terreur au quotidien - celle qui s'immisce dans tous les interstices de la vie, empoisonne les relations et paralyse les esprits les plus sereins - il faut se rendre précisément au Xinjiang, à l'extrême ouest de la Chine. A 3.500 kilomètres de Pékin, cette région aride de l'Asie centrale, vaste comme trois fois la France et riche en hydrocarbures, est le théâtre d'une rébellion larvée confrontée à une écrasante occupation militaro-policière.

Dans les oasis qui ponctuent l'antique route de la soie comme dans les villes modernes hérissées de buildings, on bute à chaque pas sur des patrouilles de police, des blindés, des transports de troupe, des check-points, des chevaux de frise bloquant l'entrée des bâtiments publics...

Dans les campagnes, le Bingtuan - puissante organisation militarisée composée exclusivement de colons han - exploite un tiers des terres arables tout en collaborant au contrôle des populations indigènes. Omniprésente, la surveillance se veut aussi ultravisible.

Chaque voiture, chaque vélo, chaque passant sont filmés deux fois

Urumqi, une mégapole zébrée de voies rapides, mérite le titre de capitale de la vidéosurveillance : des milliers de caméras, conçues pour résister aux émeutes, ont été installées dans tous les espaces publics au lendemain des graves tueries pendant les émeutes interethniques de juillet 2009. Tous les 20 mètres, un portique hérissé d'une douzaine d'appareils enjambe les voies : chaque voiture qui passe, chaque vélo sur la piste cyclable, chaque passant sur le trottoir sont filmés deux fois : par-devant et par-derrière. La nuit, les prises de vues déclenchent des crépitements incessants de flashs.

Pas étonnant que personne n'ose émettre le moindre avis négatif. Quand on demande aux Ouïgours la cause de la montée des violences dans la région, ils récitent la vulgate de l'agence Chine nouvelle : c'est l'œuvre d'une "poignée de terroristes séparatistes islamistes téléguidés de l'étranger". Il faut beaucoup de patience, et des précautions infinies, pour trouver une personne acceptant de parler vrai.

Sidik - appelons-le Sidik - fait partie de cette poignée de courageux. Depuis qu'il est retraité, l'ex-professeur se sent moins épié, mais il ne peut s'empêcher de scruter tout individu qui passe un peu trop près de notre table de café.

Il y a des espions partout, commente-t-il à mi-voix. Sur cinq Ouïgours, deux sont des mouchards. Pourquoi ? Pour l'argent : un fixe de 1.800 yuans mensuels (210 euros), plus 300 yuans (35 euros) pour chaque dénonciation."

D'où la multitude d'indics qui poireautent à tous les coins de rue, tendant l'oreille, dévisageant les passants, signalant la moindre anomalie aux flics du coin. "Une dénonciation, même vague, c'est très grave. Surtout pour les jeunes hommes, car on va s'acharner sur eux, qu'ils soient coupables ou pas. Les policiers eux aussi touchent une prime pour chaque "terroriste" repéré. Alors n'importe quel bagarreur ou petit délinquant va être étiqueté "terroriste" et entraîné dans une spirale terrifiante. Pratiquement aucun n'en sort vivant. Ce que ces jeunes subissent est trop horrible, je n'ai même pas envie d'y penser..."

Des jeunes disparaissent purement et simplement

Au Xinjiang, où les forces de l'ordre respectent encore moins les procédures légales que dans l'est du pays, les arrestations ne sont pas signalées aux familles. Le suspect disparaît purement et simplement.

Les parents sont prêts à tout pour les retrouver. Ils versent des sommes énormes aux flics pour les relâcher. C'est un vrai business, et parfois ça marche. Mais quand on n'a pas le bon piston, ou pas assez d'argent, ou quand l'affaire a été étiquetée "politique", votre enfant est perdu."

Un grand nombre d'épisodes récents obéissent à un schéma infernal qui débute toujours par l'arrestation d'une personne. La famille se précipite au poste pour la faire libérer, une bagarre s'ensuit qui fait des victimes. Parents et amis s'arment alors de couteaux, plus rarement de cocktails Molotov - les armes à feu sont inexistantes - et attaquent les policiers pour venger leurs proches. Les unités antiémeute appelées en renfort "nettoient" tout le quartier. Malgré la nature purement locale des heurts, les autorités accusent invariablement des "groupes terroristes séparatistes basés à l'étranger".

Une sorte de "14-Juillet policier" après les incidents de Lukqun

Lors d'un incident majeur qui a secoué le village de Lukqun le 26 juin 2013 (bilan officiel 37 morts), les médias ont évoqué une étrange "piste syrienne" - hypothèse rejetée par les spécialistes qui ne croient pas à l'existence d'un réseau terroriste au Xinjiang. Pour Pékin, l'épisode de Lukqun a été jugé d'une gravité telle qu'il a déclenché une réunion immédiate de l'instance suprême, le Comité permanent du Bureau politique.

Le lendemain, un membre de ce très puissant comité a été dépêché au Xinjiang où il a présidé une extraordinaire démonstration de force - une sorte de "14-Juillet policier" au cours duquel des centaines d'hommes en tenue de combat appartenant aux différents corps de maintien de l'ordre ainsi que des dizaines de véhicules spécialisés ont défilé dans le centre d'Urumqi.

Que s'est-il donc passé à Lukqun pour justifier un tel branle-bas de combat ? Si l'on en croit la télévision chinoise qui a diffusé l'interview d'un assaillant capturé - et plus tard exécuté -, il s'agit d'un attentat aveugle monté par des "terroristes djihadistes fanatiques" afin de "semer la haine et le chaos dans une région jusqu'alors pacifique". Aucune mention de contentieux ethnique. Les journalistes étrangers qui se sont rendus sur les lieux ont été refoulés.

En mars, soit huit mois après les faits, les check-points bloquent encore tous les accès. Nous avons cependant réussi à y pénétrer. Mais à Lukqun comme dans les villages proches, personne n'a accepté de répondre à nos questions. Seule exception, un jeune vigneron à qui nous demandions de confirmer le bilan de 37 morts a secoué la tête en murmurant : "Il y a eu beaucoup, beaucoup de villageois tués."

Le déclencheur : l'arrestation de jeunes femmes en voile semi-intégral

C'est à une trentaine de kilomètres de Lukqun que nous avons pu recueillir deux récits concordants, l'un auprès d'Emin, jeune paysan ouïgour rencontré dans une oasis, l'autre auprès d'un vendeur de fruits hui (Chinois musulman) croisé sur une aire d'autoroute. Selon eux, le déclencheur aurait été l'arrestation d'un groupe de jeunes femmes qui, malgré l'interdiction, sortaient dans la rue en voile semi-intégral.

Les maris ayant accouru au poste, la discussion avait dégénéré entraînant des morts de part et d'autre. D'autres pieux musulmans auraient alors décidé d'attaquer les kaper ("infidèles" en ouïgour, mot désignant aussi bien les officiers han et les policiers de base ouïgours). La population s'étant révoltée, des "forces spéciales" appuyées par des blindés et des hélicoptères auraient alors mitraillé tout le quartier, faisant des dizaines de victimes. Pendant dix jours, le village avait été coupé du monde.

Les Ouïgours de plus en plus étrangers dans leur propre pays

Récit partiellement confirmé par un universitaire d'Urumqi originaire de la région. Selon ses sources, un groupe de wahhabites prosélytes, venus du sud de la province, s'étaient installés à Lukqun où ils prospéraient. Les cadres locaux ayant forcé les hommes à raser leur barbe et les femmes à enlever le voile, une explosion de colère populaire avait mis le feu aux poudres. "Depuis, tous les fonctionnaires sont consignés à leur poste sans jour de repos. Ça fait huit mois qu'ils font du porte-à-porte pour apaiser les esprits, et c'est loin d'être gagné", confie le professeur qui se dit très surpris par la montée, en nombre et en gravité, des affrontements.

Je vois parmi mes étudiants, filles ou garçons, que l'islamisme radical progresse. Nous ne comprenons pas les causes de cette brusque radicalisation. Et comme on nous empêche de mener des enquêtes, nous sommes condamnés à assister impuissants à cette alarmante dégradation."

L'intellectuel dissident Wang Lixiong est un des rares Han à connaître et à aimer le Xinjiang. Selon lui, la rage des jeunes Ouïgours est alimentée par une série de maux insupportables découlant des politiques imposées parPékinchômage massif, marginalisation économique, répression religieuse et humiliation culturelle. L'exploitation du pétrole - un tiers des réserves chinoises - a entraîné certes un développement fulgurant.

Mais celui-ci n'a profité qu'aux colons han et a entraîné l'afflux d'encore plus de Han. Ils constituaient 7% de la population en 1949 et près de 40% aujourd'hui. Les Ouïgours, qui n'en représentent que 45%, se sentent de plus en plus étrangers dans leur propre pays. "Si le pouvoir continue à les "antagoniser" , ils vont se tourner encore plus vers l'extrémisme, regrette Wang Lixiong. Le Xinjiang risque alors de devenir la Tchétchénie de laChine."

 

source : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140328.OBS1737/chine-au-xinjiang-contraints-de-vivre-dans-la-terreur-et-la-misere.html

 

Mise à jour le Dimanche, 30 Mars 2014 23:40