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Pékin fait tout pour museler la société civile PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Octobre 2014 09:56
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Depuis son arrivée au pouvoir il y a deux ans, le président chinois Xi jinping a fait arrêter de nombreux militants des droits de l’homme, avocats, journalistes et artistes. Jusqu’où le pouvoir chinois va-t-il aller pour contrôler sa population ?

A la sortie de l'école jeudi dernier [le 16 octobre], Huang Qiufeng, une petite fille enjouée de 12 ans, fille de travailleurs migrants, s'arrête à la bibliothèque de Picun, village miséreux de la banlieue de Pékin, comme elle a l'habitude de le faire de temps à autre. Mais la bibliothèque a fermé, et a été remplacée par une épicerie. Les caractères du mot "livre", peints en couleurs vives sur le mur, disparaissent derrière des rayonnages remplis de nouilles instantanées.

"Les gens étaient très gentils ici, et j'aimais bien cette bibliothèque, s'attriste Qiufeng. Mais maintenant, c'est fermé."

Tout comme dix autres bibliothèques disséminées dans tout le pays que gérait Li Ren, une organisation caritative œuvrant dans le domaine de l'éducation. Des bibliothèques victimes, parmi d'autres, de cette grande campagne de retour à l'orthodoxie élaborée par le président Xi Jinping, qui poursuit la consolidation de son régime. Alors que les opérations réprimant la liberté d'expression procèdent généralement par intermittence en Chine, ce nouveau tour de vis est plus généralisé, touchant jusqu'à des personnalités en vue et modérées.

"Plus personne ne sait où se trouve la ligne rouge"

Au cours des derniers mois, des chercheurs ont vu leurs livres frappés d'interdiction parce qu'ils avaient exprimé leur sympathie pour les manifestants prodémocratie à Hong Kong, des artistes indépendants d'esprit ont été réduits au silence, des avocats de prisonniers politiques ont été placés derrière les verrous et des défenseurs des droits de l'homme et des militants de la société civile ont été arrêtés par centaines.

"Plus personne ne sait où se trouve la ligne rouge, plus personne ne sait ce qui peut valoir des ennuis", résume Li Fangping, qui fait partie des rares avocats des droits de l'homme qui font parler d'eux à ne pas avoir été arrêtés. "Les règles s'appliquent de façon totalement sélective."

Résultat, comme le déclare le directeur d'une ONG étrangère dont les partenaires chinois sont de plus en plus nerveux et réticents : "Tout le monde vit dans la peur, sans pouvoir déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas."

He Feihui, le jeune homme qui dirigeait les bibliothèques de l'association Li Ren, n'aurait jamais imaginé s'attirer les foudres des autorités. Mais il croit savoir ce qui a attiré l'attention de l'Etat : "Nous mettons l'accent, dans notre conception de l'éducation, sur les valeurs individuelles." "Li Ren" signifie d'ailleurs "devenir quelqu'un".

Les bénévoles de l'association encourageaient les enfants à s'impliquer dans du travail volontaire et des missions en équipe et à élire leurs chefs d'équipe, autant de choses qui stimulent le développement d'une conscience civique, et que le Parti considère aujourd'hui comme des pratiques subversives.

"Une forme grave d'opposition politique"

Le Comité central du Parti le disait il y a dix-huit mois dans un communiqué sur "l'état actuel de la sphère idéologique", mettant en garde contre les "militants de la société civile [qui] entendent priver le Parti de son autorité, tant et si bien que leur action est en train de devenir une forme grave d'opposition politique".

Les cadres du PCC ont également été prévenus d'autres dangers, telles la démocratie constitutionnelle, les "valeurs universelles" comme la démocratie et les droits de l'homme, la théorie économique néolibérale et la conception occidentale de la liberté de la presse. Ce communiqué, plus connu sous le nom de "document n° 9", n'a pas été rendu public : Gao Yu, une journaliste chinoise expérimentée soupçonnée d'avoir transmis le document à un site Internet étranger, a été arrêtée et est aujourd'hui poursuivie pour révélations de secrets d'Etat.

Reste que la répression inhabituellement sévère qu'a lancée le gouvernement de Xi Jinping apparaît comme une application directe des directives du "document n° 9".

Au cours des six derniers mois, quelque 300 défenseurs des droits de l'homme et militants des libertés civiles ont été arrêtés, estime Teng Biao, avocat spécialisé dans les droits de l'homme qui mène actuellement des recherches à l'université Harvard. Parmi les personnes arrêtées, des modérés qui se sont toujours efforcés de travailler dans les limites du système et ont toujours préconisé le dialogue avec le gouvernement.

"Tout cela est absurde"

Le mois dernier, l'économiste ouïgour Ilham Tohti, connu pour sa modération, a été condamné à la perpétuité. L'avocat Pu Zhiqiang est en détention depuis le mois de juin, accusé d'avoir "cherché querelle" et "semé le désordre". Xu Zhiyong, à la tête d'un mouvement populaire contre la corruption, a été condamné à quatre ans d'emprisonnement en mars.

Il y a aussi des personnalités moins en vue, tel Chang Boyang, lui aussi attaché, selon ses proches, à travailler dans le cadre légal. Le cas de cet avocat spécialisé dans le droit de l'intérêt public, qui défend de nombreux malades atteints d'une hépatite dans des affaires de discrimination, est édifiant. Il a été arrêté en mai, dans sa ville de Zhengzhou, après avoir tenté en vain de rencontrer trois de ses clients, détenus au poste de police pour avoir participé à une commémoration privée en hommage aux victimes de la répression du mouvement de la place Tian'anmen, en 1989.

"Je n'arrive pas à croire qu'ils ont arrêté mon père, déplore Chang Ruoyu, sa fille. C'est une personne si douce, et qui se concentre sur les questions de droit. Il n'a rien d'un radical, il a des amis au gouvernement. Il a toujours été très discret. Tout cela est absurde."

"Ce qui est arrivé à Chang Boyang montre que les partenaires modérés, s'ils ne sont pas sous la férule du Parti, ne sont pas tolérés", analyse William Nee, chercheur pour Amnesty International à Hong Kong.

Politique d'"élimination de la société civile"

Sous la présidence de Hu Jintao, prédécesseur de Xi Jinping, le gouvernement mettait l'accent, dans sa volonté de tenir la société civile, sur une stratégie de "maintien de la stabilité". Depuis son arrivée au pouvoir il y a deux ans, Xi Jinping met en œuvre, lui, ce que l'avocat Teng Biao appelle une politique d'"élimination de la société civile".

"Le gouvernement considère la société civile comme une menace contre son pouvoir, et estime que s'il ne maîtrise pas sa montée en puissance elle deviendra un puissant moteur de changement politique, précise-t-il. C'est pourquoi les autorités ont le sentiment de devoir arrêter sans cesse plus de gens afin d'assurer la pérennité du système."

Cette stratégie pourrait fonctionner à court terme, analyse Teng Biao, car la répression a un effet "dissuasif", par exemple sur les avocats qui hésitent à se charger d'une affaire politiquement délicate, ou sur des défenseurs de l'environnement qui envisageraient d'organiser un séminaire sur la construction de barrages – mais aussi sur les bénévoles de la bibliothèque Li Ren, ici, à Picun, trop effrayés pour accepter de parler à un journaliste étranger.

"Il est extrêmement difficile de contrôler toute la vie politique et la bonne assimilation de l'idéologie par chacun, juge pour sa part William Nee. Je crains que cela soit impossible, d'où cette répression constante à laquelle on assiste – et dont on ne voit pas la fin."

 

source: http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/25/pekin-fait-tout-pour-museler-la-societe-civile?page=all